Georges Pompidou, Président du cœur

Par Aurélien Caron, Secrétaire général de l’Institut Georges Pompidou

« Soyez dur, Pompidou » répétait régulièrement le Général de Gaulle à celui qui n’était encore que son proche collaborateur. « J’essaie » confiait dans un sourire l’intéressé en évoquant cette anecdote, après avoir accédé aux plus hautes responsabilités de la République. C’est cette franchise, cette simplicité et cette sympathie qui donnent, encore aujourd’hui, au deuxième président de la Vème République une place toute particulière dans le cœur des Françaises et des Français.

A l’occasion du cinquante-et-unième anniversaire de sa disparition, le 2 avril 1974, les résultats de l’enquête de l’IFOP réalisée pour l’Institut Georges Pompidou « Les Français et Georges Pompidou » auprès d’un panel inédit de 3 000 de nos compatriotes laissent songeur. En effet, le Président Pompidou n’apparait pas en bonne position dans le classement des présidents préférés des Français où il est devancé par le Général de Gaulle, l’homme qui lui a révélé à lui-même ses propres possibilités comme il l’écrit dans un beau portrait de son mentor au printemps 1973, mais aussi par son fils spirituel, Jacques Chirac. Mais si 77 % des personnes interrogées avouent avoir une mauvaise connaissance de sa personne et de son action, 83 % ont une bonne opinion de lui et 84 % considèrent qu’il a été un bon Président de la République. Ces deux derniers chiffres atteignent les 90 % quand on se concentre sur les réponses de la « Génération Pompidou » composée des personnes âgées de 72 ans et plus, qui avaient au moins 21 ans à la fin de sa présidence en 1974, celles, au fond, qui le connaissent le mieux. Par ailleurs, le Président Pompidou est plébiscité par rapport à ses successeurs : 89 % des répondants estiment qu’il avait plus de respect qu’eux pour les institutions républicaines, 83 % qu’il aimait et connaissait davantage la France et les Français, 82 % qu’il incarnait mieux la fonction présidentielle, 80 % qu’il accordait plus d’importance à la politique culturelle, 79 % qu’il était plus compétent. La liste est encore longue !

Existe-t-il alors un mystère Pompidou ? Président peu connu mais reconnu, Président peu cité mais aimé, Président hélas disparu bien trop tôt. Peut-être la sympathie qu’il nous inspire est-elle liée à son détachement du pouvoir, « l’un des plus désintéressés parmi les membres du RPF, peu ambitieux politiquement » disait Raymond Aron, lui qui refusa d’entrer au gouvernement en 1959 et ne céda en 1962 que devant l’insistance du Général de Gaulle ? ; « un homme parvenu au sommet de l’Etat sans l’avoir prévu (…) un président de la République atypique, le seul, jusqu’à présent, à n’avoir pas songé très tôt aux sommets de l’Etat » écrit son biographe Eric Roussel dans sa préface de Georges Pompidou, Lettres, notes et portraits (1928-1974).

Pour percer cette énigme, il faut relire Le Nœud gordien, ouvrage rédigé juste après sa démission du poste de Premier ministre en juillet 1968 dont la hauteur de vue rappelle le Testament politique de Richelieu. Ce dont nos compatriotes sont d’abord reconnaissants au Président Pompidou, c’est de son efficacité lui qui s’était fixé comme objectif de gouvernement d’assurer au peuple « un maximum de bonheur compatible avec les possibilités nationales et la conjoncture extérieure ». Sa conviction que la puissance d’une nation dépend d’abord de la force de son industrie raisonne dans l’actualité. Il a été en mesure d’inventer un capitalisme à la française fondé à la fois sur la libéralisation de notre économie grâce au marché commun européen et sur le rôle décisif de l’Etat et la concentration des entreprises. Il écrit que « la France, dans ses profondeurs, se sent et se veut libérale » et que l’Etat ne doit pas diriger l’économie « car il ne le peut pas » mais aussi que l’absence de la puissance publique « conduirait à s’abandonner au jeu des lois économiques dont nous savons qu’elles aboutissent en effet au triomphe des mieux adaptés à l’évolution, mais au travers de souffrances sociales que nous n’admettons pas ». Il souhaite la coopération des entreprises et de l’Etat au service de la grandeur de la France : « Que l’Etat favorise la liberté d’entreprise, que le chef d’entreprise ne considère plus l’Etat comme son ennemi, que l’un et l’autre pensent à l’échelle internationale, et l’économie française pourra jouer son rôle à l’intérieur de l’économie européenne, et relever le défi américain ».

Le Président Pompidou, c’est aussi, plutôt qu’une croyance dans les vertus de la lutte des classes et de l’affrontement stérile, une politique de concorde sociale ambitieuse financée grâce au dynamisme économique. Lorsqu’on leur demande à qui sa politique a le plus profité, les Français ne s’y trompent pas en répondant d’abord « à tout le monde » puis « à la classe moyenne ».

Mais le trait sans doute le plus marquant de Georges Pompidou, c’est son profond respect pour ses compatriotes et sa conscience que tout gouvernement des hommes nécessite la contrainte, ce que le peuple français, peuple libre, exècre par-dessus tout : « gouverner c’est contraindre. Contraindre les individus à se plier à des règles, dont chacune, à tout moment, va contre l’intérêt immédiat de tel ou tel ». Il exprime ce respect des Français par son éloge du dialogue entre gouvernants et gouvernés et critique avant l’heure les responsables politiques jupitériens qui expriment en permanence le besoin de se justifier, de parler et n’écoutent plus rien. Il ne s’agit pas d’un dialogue stérile ou factice incarné par la « chienlit » de mai 68, par la confusion entre la parole et l’action ou par le régime des partis qu’il exècre mais la volonté d’être en permanence à la fois sincère et humain devant ses concitoyens dans le respect des institutions de la Vème République dont il est le co-fondateur. Il appelle de manière presque prémonitoire les Français à choisir des responsables politiques « ayant une foi, une morale et répudiant « l’absentéisme du cœur » ».

Du cœur, Georges Pompidou en avait à n’en pas douter. Ce dont nous pouvons lui être reconnaissant, c’est d’avoir réussi à humaniser le gaullisme et su immédiatement démontrer que la Présidence de la Vème République pouvait être assumée avec grand succès par une autre personnalité que celle d’un homme providentiel façonné par l’Histoire. Il représente, hors circonstances historiques exceptionnelles, la figure présidentielle inspirante, honnête et compétente que chaque citoyen et citoyenne espère avoir la chance de voir à l’œuvre au cours de son existence.

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